Formes longues d'improvisation
La forme longue abandonne les règles et garde la structure : une suggestion, vingt à quarante minutes, et des scènes qui se répondent. Ce n'est pas plus dur que le format court — c'est plus lent, et ça ne pardonne rien. On n'apprend pas une forme longue en la jouant : on l'apprend en travaillant ce qu'elle exige, et c'est pourquoi chaque format ci-dessous renvoie aux exercices qui le construisent.
L'Armando
Un monologuiste — souvent un invité, pas un improvisateur — raconte une histoire vraie de sa vie à partir d'un mot du public. La troupe en improvise ensuite des scènes : non pas en rejouant l'anecdote, mais en creusant ce qu'elle a réveillé. Le monologuiste revient plusieurs fois ; chaque récit relance un cycle de scènes, et la soirée se construit ainsi, entre vérité racontée et fiction improvisée.
La déconstruction
Une longue scène ordinaire est jouée d'abord — dix minutes, réalistes, sans jeu. Puis on la démonte : on rejoue ses moments, on explore ses non-dits, on remonte à l'enfance d'un personnage, on pousse une réplique jusqu'à l'absurde, on revient. La scène initiale devient une mine que le groupe creuse jusqu'au bout.
Le faux documentaire
Un documentaire inventé sur un sujet lancé par le public : interviews face caméra, archives rejouées, experts qui se contredisent, témoin qui pleure. La forme alterne adresses au public et scènes ordinaires, et tire sa force de son sérieux — plus les intervenants sont convaincus, plus c'est drôle.
Le film improvisé
Un film entier, dans un genre demandé au public : générique, coupes au montage, ralentis, gros plans, voix off, plan final. Un joueur peut endosser le rôle du réalisateur et appeler les coupes, les flash-backs, les changements d'axe. Ce sont ces codes du cinéma, joués par des corps, qui font le plaisir de la forme.
L'invocation (ouverture)
Ouverture en quatre temps sur un mot du public : « ce que c'est », « ce que ce n'est pas », « où on le trouve », « je suis cette chose ». Le groupe passe du descriptif à l'incarnation, jusqu'à devenir le mot. Rituel, sérieux, presque solennel — et souvent la porte d'entrée d'un spectacle plus profond que prévu.
La Ronde
Une chaîne de duos : la scène 1 réunit A et B, la scène 2 reprend B avec C, la 3 C avec D, jusqu'au retour au premier joueur, qui referme la ronde. Chaque personnage est donc vu deux fois, avec deux partenaires différents — et c'est tout le sel de la forme : on découvre qu'un homme charmant avec sa femme est un tyran avec son employé.
Living Room
Les improvisateurs commencent par parler d'eux-mêmes, sans personnage : une vraie conversation, assis, sur un thème donné par le public. Les scènes naissent de cette parole, puis l'on revient à la conversation entre elles. La forme mélange volontairement la personne et le rôle : le public voit d'abord des gens, ensuite des personnages, et se souvient des deux.
Le monoscène
Une seule scène, un seul lieu, un temps continu : pas de coupe, pas de retour en arrière, pas de bond de dix ans. Les joueurs entrent et sortent comme dans la vie, et la pièce se construit par accumulation — un détail posé à la troisième minute devient décisif à la vingtième. C'est la forme la plus proche du théâtre écrit, et la plus impitoyable : sans coupe, rien ne vient sauver une scène qui n'avance pas.
Le montage
Le long-format le plus simple, et le meilleur pour commencer : une suggestion, puis une suite de scènes sans lien obligatoire, chacune inspirée de la précédente ou de la suggestion. Aucune structure à retenir, aucun temps à compter. Ce qui relie les scènes n'est pas une mécanique mais un thème, qui apparaît tout seul — souvent sans que les joueurs l'aient voulu.
Pattern Game (ouverture)
Une ouverture, pas un spectacle : à partir d'un mot du public, les joueurs enchaînent des associations libres, sans scène ni personnage — un mot, une image, un souvenir, une phrase. Le groupe ne cherche pas à être drôle, il cherche la matière. Au bout de cinq à huit minutes, trois ou quatre thèmes se sont imposés : les scènes en sortiront.
Slacker
La caméra suit un personnage… puis en croise un autre, laisse le premier et repart avec le second. Chaque scène passe le relais par un personnage secondaire qui devient principal. Le spectacle avance ainsi de proche en proche, sans jamais revenir en arrière — une ville entière traversée d'un seul mouvement.
La colonne du conte
Une pièce bâtie sur la colonne vertébrale du conte : « Il était une fois… chaque jour… jusqu'au jour où… à cause de ça… à cause de ça… jusqu'à ce que finalement… et depuis ce jour… ». Chaque étape devient une scène. La forme garantit une histoire complète — début, rupture, conséquences, fin — même à un groupe qui n'a jamais raconté.
The Bat
Un long-format joué dans le noir complet : le public n'entend que les voix, les bruits, les souffles. Sans corps ni regard, tout repose sur la précision sonore — un pas qui approche, une porte, un murmure trop près d'une oreille. La forme fabrique une peur que la lumière rendrait ridicule.
Le Harold
La forme fondatrice du long-format, née chez Del Close. Une suggestion du public, une ouverture collective qui en tire des thèmes, puis trois séries de trois scènes, séparées par des jeux de groupe. Au premier temps, les scènes n'ont aucun lien apparent ; au deuxième, elles avancent ; au troisième, elles se rejoignent — les personnages se croisent, les idées se répondent, et ce qui paraissait décousu parlait de la même chose depuis le début.
La comédie musicale improvisée
Un spectacle entier chanté : une suggestion, une histoire, cinq à sept numéros — ouverture qui installe le monde, chanson du désir du personnage principal, duo, revers, final repris en chœur. C'est le récit qui porte le chant, jamais l'inverse : sans désir clair du personnage, aucun refrain ne sauvera la scène.